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" Vers 21 heures, je redescendais chez moi ",
précise ce préposé à la poste de Saint-Lary
avec de l'émotion dans la voix. " Du village, on
surplombe le champ où était parqué le troupeau
de 200 moutons appartenant à Jean Roger, d'Arreau. Comme
il n'est pas sur place, je surveille un peu ses bêtes. J'ai
tout de suite vu que le troupeau ne se comportait pas de manière
habituelle. Les bêtes étaient regroupées en
rond comme pour se défendre d'un danger et s'agitaient plus
que d'habitude. Puis, j'ai aperçu ce que je croyais être
un chien errant. La bête tournait calmement autour du troupeau,
en se rapprochant
doucement ". Et Jean-Michel Salle-Canne d'ajouter : "
A la manière de faire, j'ai compris que ce n'était
pas un chien et j'ai reconnu l'ours. Calmement, sans trop effrayer
les bêtes, comme le font les chiens de berger, l'ours a séparé
une brebis du reste du troupeau. Puis, d'un brusque coup de patte,
il l'a tuée net. Il s'y est jeté dessus comme pour
l'empêcher de bouger ".
" A ce moment, j'ai appelé des voisins pour ne pas
être le seul témoin ", précise-t-il,
redoutant de ne pas être pris au sérieux. " Une
dame du village a même fait des photos avec son Polaroïd
".
Et de poursuivre : " J'ai prévenu Jean Roger, le
propriétaire du troupeau ". Ce dernier, qui se trouvait
à son domicile, est arrivé quelques minutes après.
Le témoin reprend : " Puis l'ours a pris le cadavre
du mouton sous sa patte avant gauche et l'a transporté cent
mètres plus haut avec une étonnante facilité.
Il s'est déplacé debout sur ses pattes arrière.
Il a commencé à dévorer la brebis sous un sapin
en lisière de forêt. Lorsque Jean Roger est arrivé,
nous sommes allés sur place. Nous nous sommes approchés
à environ 100-150 m de l'ours. Il était assis et se
léchait les pattes. Il nous regardait tranquillement. Puis
il s'est dressé sur ses pattes arrière. C'était
vraiment très impressionnant. Debout, il doit mesurer 2,50
m. Il a fait vingt mètres dans notre direction, tranquillement.
Puis un véhicule 4 X 4 d'un villageois est arrivé
les phares allumés. L'ours a-t-il eu peur? Il a remonté
la pente et s'est enfoncé dans la forêt et nous ne
l'avons plus revu ".
Jean Michel Salle-Canne et Jean Roger se rendent alors sur place
à l'endroit où gît le cadavre de la brebis.
La bête était sur le dos, indique Jean Michel. "
Elle était ouverte du pis jusqu'au sternum, une coupure
nette, comme faite au scalpel. La panse était retournée
sur le sternum. En observant de plus près, j'ai remarqué
que seuls le foie, le cur et les reins manquaient. C'était
d'une précision quasi-chirurgicale.
Lorsque l'ours s'est dressé et s'est dirigé
vers nous, j'ai eu tout loisir de l'observer. Il avait l'air en
bonne santé et paraissait vigoureux. Sur le dos, son pelage
était d'un marron très sombre. Autour du cou et sur
la poitrine, il avait un plastron en " V " plus clair,
très nettement visible ".
Pour André Darran, le maire de Lançon, " une
forte inquiétude et un malaise ont gagné le village.
Nous nous sentons un peu oublié ", précise
le maire. Et d'ajouter : " Le comportement de cet ours n'est
pas normal. Jamais les ours des Pyrénées n'agissaient
de cette manière. Le Parc national des Pyrénées
s'est déplacé, ainsi que la fédération
de chasse et les gendarmes. Selon un garde du Parc et d'après
la description faite par Jean Michel Salle-Canne, il se pourrait
que nous ayons affaire à Pyros. Mais nous n'avons pas encore
vu les gens de la cellule du suivi de l'ours. Nous sommes inquiets
et avons besoin d'être rassurés. Nous avons ici un
centre de vacances et des classes vertes qui vont souvent se promener
en forêt ".
Depuis vendredi soir, Pyros, l'ours slovène, est montré
du doigt. Accusé d'avoir tué une brebis. Reste à
confirmer l'identité de l'agresseur présumé.
Si c'est le cas, Pyros, qui fut l'un des tout premiers ours slovènes
à être lâché dans le massif pyrénéen
en 1997, dans le cadre d'un programme de réintroduction,
va relancer la polémique entre écologistes et propriétaires
de troupeaux.
Car si les ours slovènes ont été relâchés
en Haute-Garonne il y a maintenant cinq ans, les plantigrades n'ont
eu de cesse de parcourir le massif en allant chaque fois un peu
plus à l'ouest. La première attaque attribuée
à Pyros dans le département remonte au mois de mai
2000, dans une estive de Betpouey, au-dessus de Luz-Saint- Sauveur.
Pour les éleveurs du pays Toy, le retour de l'ours dans le
secteur avait signé la fin d'un bail de 140 ans. En effet,
dans la région, le dernier ours pyrénéen avait
sévi en 1860. Une éternité. En près
d'un siècle et demi, les éleveurs s'étaient
habitués à l'absence de prédateurs, si ce n'est
quelques attaques dues à des chiens. Dans les jours qui suivront,
une vive polémique va alors s'engager entre les éleveurs
et les autorités locales chargées, elles, de veiller
à la protection des plantigrades.
En août 2000, Pyros fait une nouvelle fois parler de lui
en tuant sept brebis dans une estive de Bordères-Louron.
Mais Pyros n'est pas le seul à semer la panique chez les
bergers. Néré aurait tué près de 200
brebis entre mai et août 2000. En avril 2001, Marie-Lise Broueilh,
la présidente du Syndicat des éleveurs ovins de Barèges-Gavarnie,
affirmait :
" Les ours slovènes ont tué près de
1.300 bêtes dans les Pyrénées ".
Muni d'un collier émetteur lorsqu'il avait été
lâché, Pyros est désormais un animal invisible
ou presque. En effet, son collier a cessé d'émettre
en septembre 1999. On le suit donc au fil de ses attaques, sans
être assuré qu'il en soit toujours l'auteur.
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